
Avec et par Edouard Glissant,
Rencontre avec un intellectuel du nouveau monde, celui de la pensée “archipélique” et de la diversité dans la mondialisation.
“Agis dans ton lieu, pense avec le monde.” Edouard Glissant, doyen des intellectuels martiniquais, s’est toujours mêlé de ce qui le regardait, c’est-à-dire des affaires publiques, qui concernent tout le monde et chacun d’entre nous. Il rencontre un écho certain chez des indépendantistes et des écologistes, mais pas qu’ici. Il est aussi très écouté de New York à Tunis en passant par Madrid et Tokyo pour ce qu’il a à dire du monde, qu’il façonne en imaginaire autant qu’il en est façonné, et de la recomposition des identités dans le contexte de la mondialisation.
La France l’écoute et le lit un peu moins. La France a toujours autant de mal à concevoir sa créolisation. “J’écris en présence de toutes les langues du monde. Elles résonnent des échos et des obscurités et des silences les unes des autres”, écrit-il dans son très beau livre Philosophie de la relation (Gallimard), un texte poétique mais aussi un essai politique : ces mots-là convoquent les relations humaines, sociales, et les utopies durables. Edouard Glissant n’est pas un intellectuel insulaire, mais “archipélique” : décentré et métissé.
Dans ses prises de position politiques et ses textes, il veut convaincre que l’archipel, entité géographique, peut fonctionner comme métaphore utile pour porter un regard neuf sur le nouveau monde en mutation. Qu’il s’agisse de la culture, de la littérature, des relations humaines et bien entendu de la politique et de l’économie. Et il convainc.
Indépendantiste martiniquais mais aussi penseur du monde, Edouard Glissant fait l’éloge des petites nations, des micro-pays. Il en est certain, de là surgira, dans ces nœuds complexes de relations concentrées, le nouveau souffle du monde. “Comme il y a eu des Etats-nations, il y aura des Nations-relation”. Résonne également sa notion de “créolisation” qu’il préfère à la “négritude” d’Aimé Césaire. Cette identité-là est ouverture et non pas fermeture.
« Contrairement à ce que laissait entendre le silence de la Métropole, les peuples de Guadeloupe et de Martinique, depuis trois cents ans, n’ont cessé de se révolter. Il y a eu des massacres, des fusillades et des répressions que les Français de la Métropole n’ont ni vus ni entendus. Une histoire s’est pourtant formée là, et que l’on aurait pu connaître depuis longtemps. En 1981, j’essayais de la décrire dans un essai, Le Discours antillais (Gallimard, poche 1997/NDLR), qui n’a suscité aucun écho dans l’opinion française, ni d’ailleurs par ici.
“Pwofitasion” et “lyannaj”
Le mouvement sans précédent dans les Antilles, de janvier à mars, qui est parti de la Guadeloupe, puis a entraîné la Martinique, la Guyane, et au loin la Réunion, s’appelle “Lyannaj kont pwofitasion”. Les médias se sont attardés, s’agissant de ce LKP, sur “pwofitasion”, mais beaucoup moins sur “lyannaj”. La “pwofitasion” est la source de la colère, le “lyannaj”, ce qui allie, lie et relie cela qui était désolidarisé. La dynamique du “lyannaj” nous rappelle la solidarité non discriminante du rhizome, tel que considéré par Deleuze et Guattari. Aux Antilles, le discours porte certes la marque composite d’un syncrétisme des cultures. Les mots bougent comme l’argile, se transforment, s’inventent sans cesse et disent un monde nouveau. Le créole n’est pas une langue fixée en toutes choses. Il faut savoir écouter ses glissements de sens et les formations poétiques de ses mots. Ces mots-là par exemple, “pwofitasion” et “lyannaj”, viennent de loin et ont précédé puis symbolisé une colère mais aussi un espoir inédits aux Antilles.
Produits de “haute nécessité”
J’ai rédigé et signé avec des intellectuels antillais, dont Patrick Chamoiseau un manifeste, Pour les produits de haute nécessité (Galeade). Que disent-ils ? Qu’aux Antilles, nous avons besoin, tout autant que du souci du panier de la ménagère à prix enfin vivable, d’utopies où le politique serait en premier lieu un art qui installe l’individu, sa relation à l’Autre, au centre d’un projet commun. Ce sont ces produits de nature politique, intellectuelle, spirituelle, que nous appelons de “haute nécessité”. Les premiers de ces produits concernent la fin de l’irresponsabilité collective dans la vie du pays, l’appréciation de la “gratuité” (s’éloigner des obsessions du profit), qui entraîne aux actes partagés. Les Antilles, avec la créolisation, tout comme de nombreux “lieux” de notre univers, sont bien équipées pour aborder le nouveau cadre moderne des relations et des contacts, dans ce que j’appelle le “Tout-monde”.
Le “Tout-monde”
Nous sommes tous multilingues aujourd’hui, même si nous ne savons pratiquer qu’une langue ! On ne parle plus vraiment sa propre langue comme autrefois, de manière monolingue, car on n’ignore plus qu’il y a bien d’autres manières d’exprimer les choses. Notre sensibilité à la mondialité a créé un nouvel imaginaire, une nouvelle poétique de la Relation. Je peux saisir le sens et m’émouvoir d’une déclaration dont je ne comprends pas la langue. Le monde, même sous la régie de la mondialisation économique, n’est plus ce bloc de cinq continents, de quatre races, et de quelques grandes civilisations et mythes unificateurs qu’on nous a enseignés. Nous sommes entrés dans son infini détail. Nous vivons des relations indémêlables, un “lyannaj” de cultures, des rhizomes d’identités, une multiplicité incessante. Pour moi, ce processus du “Tout-monde” est inextricable, on ne peut en dégager le chemin de manière claire et immédiatement efficace. Le monde n’est plus seulement un ensemble d’Etats-nations qui se juxtaposeraient, s’opposeraient et en même temps, tendraient tous vers un objectif commun, la domination universelle. Ce monde-là se renforçait dans les grands mythes unificateurs qui faisaient le ciment des nations et la calamité collective des guerres et des conquêtes. Au contraire, le “Tout-monde” que nous commençons à peine à découvrir, en nous et autour de nous, est semblable à un tissu vivant, non de semblables qui s’opposent, mais de différences qui s’accordent. Le “ Tout-monde” a besoin d’une nouvelle philosophie de la Relation, où l’on ne chercherait pas le semblable, mais le différent.
Avenir “archipélique”
La France, dans son expansion, a eu le génie d’imposer ou de suggérer des formes variées d’acculturation. Sa culture incline et sa politique force à imposer l’assimilation. Elle n’a pas pu le faire en Indochine et en Algérie, mais durant des décennies, les Antilles moins résistantes (moins étendues, moins peuplées, moins ancrées dans des traditions millénaires, moins pourvues en richesses naturelles) ont subi une tentative d’assimilation intégrale. Or, cette année, la métropole et la République “une et indivisible” ont reçu un écho inédit de la part des Antilles. La poussée des prix du pétrole et des produits de première nécessité, le rétrécissement permanent des salaires, ont déclenché le mouvement LKP, qui a rappelé aussi aux Antillais que nous avons d’abord la nécessité de nous vivre comme tels et d’en soutenir la responsabilité. C’est bien là une révolution. Comment pourrions-nous par exemple organiser cette vie autonome, si nous ne contrôlions pas de près les circuits de l’import-export ? Plus, il faudrait nous penser dans notre environnement des Amériques, pour faciliter notre autosuffisance alimentaire et énergétique. Cette assimilation française nous a démunis, tous, face à ce que j’appelle le “Tout-monde”. C’est le métissage et, plus avant, la créolisation, qui soutiennent la fraternité à l’ère de la globalisation, et non plus l’idéal républicain donné comme valeur universelle. Je le propose depuis longtemps : “Je peux changer, en échangeant avec l’Autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer.” Notre problème et notre travail communs, anciens colonisés comme anciens colonisateurs, est de soulever les valeurs non contraignantes adaptées à ce monde pluriel qui, pour moi, est un archipel. Je crois à la force des petits pays et à leurs frontières : plus il y aura de vraies frontières, plus il y aura de points de passage entre nous tous. Je parle de vraies frontières qui, à mes yeux, ne constituent pas des murs infranchissables, ni des barrières indignes. Les vraies frontières ne séparent pas pour distinguer, elles distinguent pour relier. Comme il y a eu des Etats-nations, il y aura des Nations-relation. Les petites unités sont l’avenir du Tout-monde. Créer mille “lieux” plutôt que deux cents : cela permet, grâce à une différenciation grandissante, de produire de l’inédit là où l’on voudrait imposer avec plus ou moins de brutalité, une uniformisation globalisée de la consommation, de l’économie et de la culture. La pensée archipélique autorise et renforce tout ce qui est diversité.
Obama et la “créolisation”
La “créolisation” du monde s’est traduite de manière spectaculaire par l’élection à la présidence des Etats-Unis de Barack Obama. Cet événement politique considérable (et qui était d’abord poétique), figure moins une “obamisation” de l’Amérique qu’une créolisation du monde, c’est-à-dire un avènement de la diversité enfin consentie. Cette créolisation concourt à l’évolution des sociétés modernes. Elle s’oppose aux poussées traditionnelles de l’exclusive religieuse ou étatique, à la prétention de suprématie raciale ou ethnique. Ce que j’appelle les processus de créolisation est cette combinaison des rythmes et des différences du monde. Les Antilles jouent ainsi avec des influences multiples, celles des visions insulaires, celles des cultures issues des plantations de la canne, du maïs et du piment, celles des héritages africains, hindous, amérindiens et européens. La créolisation n’est pas à confondre avec le métissage. D’ailleurs les Etats-Unis sont faiblement métissées en comparaison du Brésil et des pays de la Caraïbe. Cela n’a rien à voir non plus avec le multiculturalisme, le melting-pot ou encore l’hybridation. La créolisation réintroduit la réelle multiplicité du peuple des Etats-Unis qui n’est pas seulement blanche ou noire, mais également latino, coréenne ou asiatique – populations qui ne sont pas encore “métissées”. Barack Obama est inattendu dans un pays où toute idée de rencontre et de mélange paraissait inconcevable, et était repoussée violemment par les populations blanche et noire. Les Noirs se sont d’ailleurs et d’abord méfiés de ce phénomène politique qui n’était “pas assez noir” à leurs yeux. Barack Obama est inattendu parce que sa victoire électorale ne signifie pas seulement la victoire des Noirs, mais le dépassement de l’histoire du pays par le pays lui-même. La créolisation dont Barack Obama est le porteur prouve qu’il est désormais possible d’entrer dans la pluralité de nos identités sans sombrer dans la guerre civile.
La mémoire de l’esclavage
Cette créolisation, qui n’est pas un angélisme, permet de mieux suivre les chemins de nos diversités, qui sont souvent inattendus. J’ai participé au mois de mai 2009 à un colloque à Tozeur (Tunisie) sur les interactions culturelles entre l’Afrique noire et le monde arabo-musulman. Nous y avons abordé un thème longuement tabou, relégué dans l’ombre de l’histoire du monde arabe, celui de la traite et de l’esclavage des Noirs. Jusqu’alors, on se concentrait surtout sur la traite atlantique. Or, fait peu connu, la Tunisie, dès le XIXe siècle, a fait aboutir sa décision d’abolition, en 1846. J’ai cosigné la Déclaration de Tozeur avec un historien français d’origine tunisienne, Salah Trabelsi, et un historien tunisien, Abdelhamid Larguèche. La Déclaration condamne l’épisode dramatique de l’esclavage et demande que “cette trace soit acceptée et reconnue dans nos livres d’histoire”. Dans le “Tout-monde”, la créolisation permet de mettre en relation tous les imaginaires, et autorise la rencontrede leurs différences. »
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