Par
Denis Durand,
Dans la crise des finances publiques, les banques sont mises en accusation ; à juste titre, car sans elles – et sans les politiques menées par les banques centrales – la dictature des marchés financiers n’aurait jamais pu s’instaurer.
Les plus gros détenteurs d’obligations, publiques ou
privées, sont les compagnies d’assurance et les fonds de pension (1 085 milliards
d’euros pour les seules institutions françaises fin 2010), bien avant les
banques (720 milliards d’euros pour les établissements de crédit français).
Et surtout, il ne faut pas confondre les banques et les
marchés financiers !
Sinon il devient impossible de trouver des moyens
d’échapper aux griffes de ces derniers.
En réalité, lorsqu’une entreprise veut réaliser un
investissement en faisant appel à des ressources externes, elle a deux
solutions.
· La première est de faire appel à une ou plusieurs banques.
Elle devra alors rencontrer leurs représentants, donner toutes les informations
qu’elles demanderont sur sa situation financière, sur son marché, ses
concurrents, ses perspectives de chiffre d’affaires, ses coûts de production,
bref tout ce qui permettra à la banque d’apprécier si le prêt qu’elle sollicite
risque ou non de ne pas être remboursé.
Il en ira de même si l’emprunteur est une collectivité
publique (un État, une région…). Il devra donner au banquier toutes les
informations disponibles sur le potentiel économique de son territoire,
l’évolution prévisible de l’activité économique qui s’y exerce, les facteurs
qui influeront sur les recettes, les dépenses et donc l’ampleur du besoin
d’emprunt qui comblera la différence entre les deux.
Sur les marchés financiers, la règle est d’acheter et de
vendre des titres instantanément en fonction des perspectives de hausse ou de
baisse de chacun d’eux, telles qu’elles ressortent des tendances du marché :
pas question de passer du temps à étudier la situation de chaque émetteur de
titres.
Cette façon de procéder répond à une exigence très précise :
sur les marchés financiers, aucune considération ne doit interférer avec le
seul critère qui intéresse le capital, à savoir la rentabilité de chaque
placement, c’est-à-dire le profit attendu pour chaque dollar ou euro investi.
C’est ce mécanisme qui fait des marchés de titres un outil si puissant pour
imposer le règne de ce critère dans toute la vie économique et sociale.
Il en est ainsi parce que les fonds qui circulent sur les
marchés financiers sont, d’emblée, du capital préalablement accumulé.
Les traders ont pour mission de placer, là où ils
seront le plus rentables,
- soit des profits réalisés par des entreprises ou des
institutions financières,
- soit des fortunes privées (résultant elles-mêmes d’une
captation préalable de capital),
- soit une épargne que des organismes financiers (fonds de
placement, fonds de pension, banques…) transforment en capital à la recherche
de la rentabilité maximale.
Il y a là une autre différence, tout aussi fondamentale,
avec les banques.
Celles-ci ne se contentent pas de transférer une épargne
préalable vers des placements.
Elles ont le pouvoir de créer, à partir de rien, la
monnaie qui figure sur les comptes de leurs clients.
Dès que la décision de faire crédit à une entreprise, à un
particulier ou à un État est prise, la somme correspondante peut être dépensée.
La monnaie ainsi créée sera détruite quand le crédit sera
remboursé, mais entre-temps elle aura servi, si tout va bien, à payer des
équipements, des matières premières, des salaires, et donc à créer des
richesses.
Ou bien elle aura seulement servi à acheter des titres
financiers et à faire gonfler leur prix : c’est là la source de la crise
financière actuelle.
C’est dire l’importance cruciale du pouvoir des banques,
et les conséquences énormes des décisions qu’elles prennent lorsqu’elles
sélectionnent les bénéficiaires de leurs crédits.
Et c’est pour cela que leur métier consiste à connaître
aussi bien que possible les caractéristiques de leurs clients.
Résumons donc les différences entre les deux formes de
financement qui peuvent être obtenues de chacun des deux secteurs du système
financier.
1. Les marchés financiers ne mettent à la disposition de
l’économie qu’un capital préalablement accumulé, tandis que les banques créent ex
nihilo l’argent qu’elles mettent à la disposition de leurs clients.
2. Les marchés financiers mettent en relation des acteurs qui
ne se connaissent pas entre eux : les entreprises et les États ne savent pas
qui les finance, tandis que les traders n’ont pas de relations directes
avec les émetteurs des titres qu’ils vendent et qu’ils achètent.
À l’inverse, les banques, pour se protéger du risque
qu’elles prennent en prêtant à leurs clients, mobilisent tous leurs moyens pour
échanger avec eux beaucoup d’informations.
3. Ainsi, les marchés financiers sont en quelque sorte des
institutions conçues, par principe, pour interagir très peu avec leur
environnement économique et social ; c’est tout le contraire en ce qui concerne
les réseaux bancaires et leurs centaines de milliers de salariés.
4. Il résulte de tout cela que le capital qui circule sur les
marchés financiers ne peut pas fonctionner autrement qu’en réclamant la
rentabilité maximale, tandis que les banques peuvent être sensibles à toute la
complexité – financière mais aussi économique, technologique, sociale,
politique – de la situation des entreprises et des collectivités à qui elles prêtent,
et des milieux dans lesquels elles exercent leur activité.
5. Par nature, les marchés financiers ne peuvent donc pas être
« moralisés » ou rendus sensibles à des préoccupations autres que la recherche
de la rentabilité maximale.
Les banques, elles, peuvent être sensibles à des pressions sociales ou
politiques. On peut même dire qu’elles exercent un véritable service public, et
c’est pourquoi il n’est pas rare qu’elles soient placées sous un statut public
ou mutualiste.
Il en résulte une conséquence importante pour toute
stratégie de transformation sociale radicale : si l’on veut s’attaquer au
pouvoir des marchés financiers, c’est en s’attaquant aux critères de
financement des banques qu’on peut y arriver.
C’est en imposant une autre orientation du crédit, par les
luttes, les rapports de forces et leur traduction dans des institutions
nouvelles (fonds régionaux, pôle financier public, changement du statut et des
missions de la BCE…), qu’on peut ouvrir une brèche dans la forteresse de la
finance.

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